
Souvent, quand j’me retrouve coincé dans le bus ou au petit marché délabré qui se tient au coin de la Saint Patrick, j’entends les gens raconter que le pire qui puisse vous arriver dans la vie, c’est qu’un de vos proches meurt. Vous savez, un dernier coucou timide, l’âme qui prend ensuite un arrêt sans escale pour le paradis et le corps, lui, qui élit domicile au cimetière le plus près. Je sais pas pourquoi, mais ça se retrouve au sommet de l’échelle des tracas pour le bon peuple catholique on dirait. Soit ça ou de perdre son travail, aussi stupide et ennuyant qu’il puisse s’avérer ou de se retrouver quelques décennies dans la plus miteuse des prisons à Tijuana à partager ses commodités avec un type obsédé par les allumettes qu’on surnomme amicalement Pyro le barjot. Vous savez, moi, ce que je réponds tout haut à ça? Que c’est un tissu de conneries pas croyable. Ouais. Tricoté serré de tout côté. Des gens qui me côtoyaient jouent maintenant de la harpe désaccordée sur un nuage et je m’en suis remis. Ça va. J’ai perdu mes minables boulots à l’époque que je croyais que travailler se voulait noble et ça m’a pas donné une tumeur bénigne ou un taux anormal d’anxiété aiguë. Et même si j’en suis pas hyper fier, je peux aussi inscrire dans mon minuscule CV prisonnier dans mes expériences récentes. Bon sang. Personne s’est occupé de redécorer mes fesses dans les douches et grâce à ça, j’ai même pu terminer mes études secondaires. C’est pas croyable, mais après toutes ces années, j’me trimballe enfin la capacité de conjuguer le verbe roidir au subjonctif passé. Roulement de tambours s’il vous plait. Non, non, non. Selon moi, le pire qui peut vous tomber dessus lors de votre séjour aucune dépense payée sur notre sympathique planète moche, c’est de vous charrier un ami qui a du succès. Quand on se compare, on se désole je suppose. Même si j’y réfléchissais durant quelques centaines d’années, le cerveau bien cryogénisé au frigo, je vois pas ce qui aurait pu m’arriver de plus terrible. Ouais. C’est exactement toute cette philosophie bas de gamme à trois sous qui m’a fracassé le crâne quand Guillaume s’est pointé en face de chez moi avec une sapristi de belle voiture de location.
- Ok. On dirait qu’on se fait pas trop chier quand on est célèbre?
- Ouais. Moi aussi je suis content de te voir Étienne après neuf ans.
Poignée de mains. Petite accolade. Tout le tralala de fraternité de jeunesse. Mais bizarrement, ça sonne faux. Comme un mauvais doublage français d’un mauvais film de nos voisins du sud. Sûr et certain que ça pourra jamais recoller comme avant.
- T’as pas changé d’une miette Étienne. C’est assez freakant.
- Merci … je suppose. T’as pas trop grossis aussi. Pis? Sherbrooke t’a manqué?
- Bof, je sais pas. J’aime vraiment ça habiter à Montréal. J’ai pu trop l’impression que c’est ma ville aussi.
- Ouais, quelle surprise. Un snob vin-fromage-opéra qui renie ses origines. Est-ce que les gens de ta ville te demandent souvent si t’as perdu ton pucelage avec une cousine dans une grange le jour de l’an? Ou tu fais peut-être croire que t’es un montréalais pure laine qui est jamais sorti de l’île?
- Les bonnes mêmes vieilles conneries. Ce que ça commence bien.
Tu parles que ça commence bien. Même si je veux qu’on s’amuse et qu’on passe du bon temps et tout comme à l’époque, je peux pas m’empêcher de lui rappeler qu’il représente à mes yeux (et à ceux de tout le quartier) un fichu traître égoïste. Ouais. Les autres peuvent bien se mentir à eux-mêmes en affirmant qu’il sont archi fiers qu’un petit fils de pauvre ait si bien réussi, mais je sais dans les tréfonds du peu d’âme que j’me charrie que ça se veut faux sur toute la ligne. C’est pas un adopté de la grande ville qui va venir avec son air de pédant offensé contaminer notre minable train de vie qui nous convient. Mais en même temps, je peux pas m’empêcher de repenser au fait qu’il est une des personnes que j’aime le plus depuis qu’il m’a défendu contre cet arriéré de Patrick Ryan en 3e année. C’est un très gros con qui vit toujours dans le sous-sol de ses parents et qui m’en faisait sérieusement baver avant que Guillaume fasse en sorte que plus personne ait jamais relevé la main sur moi. Depuis ça, j’ai toujours su que ça allait être entre nous deux pour le meilleur et pour le pire jusqu’à la mort. Mais le hic, depuis quelques années, c’est que le pire l’emporte par K.O plus souvent qu’à son tour.
- J’ai lu quelques critiques sur ton film. Félicitation.
- Oh ouais? Sont plutôt bonnes, hein? Je suis content. Ça pourra pas nuire. La compétition est féroce dans le milieu, t’as pas idée.
- Peut-être. Mais moi je trouve que c’est vraiment un truc de bourgeois les critiques. Du genre, le métier le plus inutile après brigadier scolaire. Non mais penses-y. Trouves-tu que c’est un vrai métier toi?
- Ok. Pis toi, c’est quoi ton métier au juste pour te montrer aussi condescendant?
Cheap shot Guillaume … cheap shot. D’accord. On me paie peut-être pas tout plein d’argent non mérité pour réaliser des petites merdes prétentieuses pour universitaires snobs buveurs de vins ; mes pieds se sont jamais posés à Venise sur un bon dieu de tapis rouge installé là en mon honneur et on me traite pas de génie révolutionnaire chaque fois que des voyelles s’évacuent de ma bouche alcoolisée. Mais qui voudrait de cette vie là de lèche-cul de toute façon? Ouais. Je veux dire, un petit catholique pas trop instruit dans mon genre qui vend de l’alcool aux mineurs pour gagner sa croûte se trimballe autant de chances de se retrouver à la une de la section arts et spectacles que de se marier une petite pucelle texane de bonne famille. Je comprends ces choses là même si mon Q.I. provient des régions. Mais au moins, j’me considère comme un type authentique moi. Enfin. On laisse un peu notre éternel conflit nucléaire dans l’entrée de garage et on prend la direction du sous-sol. Je lui ai même préparé un lit avec des draps propres à monsieur l’artiste. Mes draps à moi, bon sang.
- Tu veux pas qu’on aille voir tes parents en haut? Ça fait un méchant bout que je les ai pas vus.
- Ça sert à rien, sont pas là.
- Y ont toujours la même job?
- Non. Tout ferme dans le coin. J’ai pas la moindre idée de ce qui font dans le jour mais c’est pas ici qu’y traînent. Merde. Toutes les compagnies ferment leurs portes pour aller se re-localiser dans les grandes villes et le vrai monde se retrouve toujours baisé d’une façon ou d’une autre. Tu trouves pas ça scandaleux toi?
- Non mais ta gueule Étienne. Je sais que t’es un expert pour casser l’ambiance et je te félicite même d’être aussi bon … mais là je commence presque à regretter de pas m’être pris une chambre d’hôtel.
- Ok, excuse-moi. Regarde : j’me la ferme avec ces conneries-là. On va s’amuser le temps que t’es là. Je t’ai promis que t’allais passer une soirée que tu vas pas oublier. Comme la bonne vieille époque.
La bonne vieille époque? C’est plutôt simple : beaucoup d’alcool, un peu d’herbe, un film porno bien dégueu question de se mettre dans l’ambiance, on retrouve quelques amis à moi pas trop recommandables que j’ai connus derrière des barreaux rouillés, on se ramasse des filles plutôt jeunes et le plus naïves possible, on se tape une tournée de destructions de boîtes à lettres, on s’envoie les pucelles à papa derrière le club vidéo du gros Henry et s’il nous reste du temps (ce que je doute, mais bon), on assiste à la première du stupide film de Guillaume. Mais c’est en dernière option. Je veux dire, il l’a vu combien de fois son navet d’après-vous? Ça se voudrait si dramatique qu’il assiste pas à une 3723e représentation de cette merde? Ouais. Poser la question c’est y répondre.
- Tu vas peut-être me trouver con Étienne, mais on dirait que je suis nerveux pour ce soir.
- Tu veux dire par rapport à ce qu’on va faire et le fait qu’on se soit pas vus depuis un bout?
- Non, non. La première du film. Même si on a fait une tournée de quelques régions et que ça s’est super bien passé, ça me fait bizarre de le présenter au même cinéma où j’allais tout le temps quand j’étais jeune.
- Je savais pas que ça voulait dire quelque chose pour toi.
- Tsé … je suis pas en guerre contre Sherbrooke ou n’importe quoi d’autres que tu sembles t’imaginer dans ta tête. J’habite ailleurs, ouais, mais ça va toujours rester un peu chez moi ici. Ça rappelle quelques souvenirs.
Un peu chez lui ici? Non mais on est quoi pour toi Guillaume? Un Holiday Inn sur commande? Des arriérés aux tendances trisomiques qui vont se fendre pour satisfaire sa stupide altesse? Merde. La soirée s’annonce pas mémorable, c’est moi qui le sens ça. Et les quelques minuscules souvenirs dont il parle constituent ma vie à moi. Ok. Du calme. On se la joue zen et Tibet Étienne.
- T’as prévu qu’on fasse quelque chose avant ma première?
- Hum. T’as vraiment envie d’y aller?
Il me regarde comme si je lui avais proposé tout bonnement de pendre quelques arabes et d’organiser une chasse aux juifs en forêt avec des fusils de paint-ball.
- C’est une blague. J’avais pensé qu’on pourrait commencer à boire.
- Ouais, pourquoi pas? T’as du vin?
Là, c’est moi qui le scrute comme s’il m’avait proposé tout bonnement de pendre quelques arabes et d’organiser une chasse aux juifs en forêt avec des fusils de paint-ball.
- C’est une blague Étienne. Je voulais jouer au montréalais snob.
- C’était réussi mon vieux.
Ouais. Même ce cadavérique de James Dean aurait pas pu sonner plus vrai.
- Tu te souviens des soirées qu’on passait dans le temps? À boire, à se branler chacun de notre côté du sous-sol en dessous d’un coussin devant un film porno dégueu, à retrouver des amis pis tenter de se ramasser des filles plus jeunes pour nous les taper derrière le club vidéo du gros Henry? Tu te souviens comment on terminait les soirées? Une tournée de destructions de boites à lettres.
D-I-E-U merci! T’es de retour Guillaume! On va pouvoir mettre ces merdes de carrières, de Montréal et ton ego mal placé aux poubelles une fois pour de bon et recommencer à être inséparables comme avant. Je comprends qu’on change et je trouve ça plutôt normal. Je veux dire, moi aussi je suis plus le même gars qu’à une certaine époque. Avant, quand on se tripotait chacun de notre côté, j’me sentais hyper contrarié à cause de mes grands-parents morts. Vous savez, toutes les conneries qu’entraîne un bon bagage catholique. C’est pas que je m’en voulais tant de pécher alors qu’ils pouvaient me scruter du haut d’un nuage ; c’est juste que ça m’effrayait qu’ils puissent le faire avec des amis et qu’ils me présentent à eux de la sorte. Mais ça va maintenant. Et puis, Guillaume est de retour, alors là, tout peut juste recommencer à vraiment bien aller pour moi.
- Ouais, tu parles que je m’en souviens.
- Pis est-ce que t’en as honte?
- Quoi?
- Je veux dire, tu regrettes pas toi? Man, quand je pense à toutes les conneries qu’on a pu faire, je deviens rouge automatique. C’est instantané. Des fois j’essaie de me convaincre que rien de tout ça est réellement arrivé et que c’est juste des mauvais souvenirs que j’me suis inventés. Avoir encore eu une blonde, je pense que j’aurais jamais osé l’emmener dans le quartier pour pas qu’elle entendre des histoires de la sorte.
Je vois rouge. Non, correction : je vois plus du tout. Qu’on me donne une canne pour marcher et pour abattre le traître qui se tient devant moi.
- Avoues que tu pense pareil comme moi Étienne? Personne peut rester aussi looser qu’on l’était dans le temps. Tu te souviens de ce qu’on voulait faire comme profession? Vendre de la bière aux ados deux fois plus chers de ce que ça coûte réellement. C’est looser rare.
J’ai jamais pu avouer à Guillaume ce qui m’était réellement arrivé les neuf années qu’on s’était perdus de vue. Ouais. Le petit snob vin-fromage-opéra se charrie une connaissance zéro à propos de la prison et de toutes ces choses qui me semblent à moi normales mais qui humilient la personne qu’il est devenu. Même si je le déteste à un point où j’aimerais le coller à un mur et l’aligner devant mon champ de tirs, j’ai jamais voulu qu’il ait honte de moi. Pas trop en tout cas.
- T’étudies en quoi déjà Etienne? Tu me disais dans ta lettre que t’étais à l’université depuis des années.
- Euh, un peu n’importe quoi. J’me suis réorienté dernièrement.
- C’est assez surprenant. Je veux dire, t’as tellement pas le profil universitaire. Mais c’est quand même drôle : un gars bien scolarisé qui a une haine de Montréal et de tout ce qui s’approche du bon goût. T’es ce qu’on appelle un sacré paradoxe mon gars. Dire que j’ai longtemps été convaincu que t’avais jamais fini ton secondaire.
Je sais pas ce que ça fout dans la vie un paradoxe et j’en ai réellement rien à battre pour tout avouer. Vous vous rappelez quand je racontais que la pire chose qui puisse vous tomber dessus dans la vie est de vous trimballer un ami qui a du succès? Bon sang. J’avais tout faux. Le pire des trucs moches dans l’univers, ça se veut la trahison. Maintenant, je vois plus rien d’autre.
- Pis? T’avais prévu quelque chose avant la première de mon film ou pas?
- Pas vraiment. J’étais un peu trop nerveux à l’idée d’assister à quelque chose d’aussi gros qu’une première.
- Wow! Ça me fait plaisir à entendre Étienne. Vraiment plaisir. C’est cool de voir que malgré toutes les années et le fait qu’on ait changé qu’on soit restés toujours aussi amis. Hein?
Oh ouais, c’est cool Guillaume. Vraiment très, très cool sale traître.

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