samedi 2 mai 2009

1er chapitre d'un roman qui a subit une fausse-couche

Quand je commence un truc, en général, je le termine pas. Trop occupé? Trop populaire? Pas du tout. Je regarde trop la télé et y a trop de porno sur le web. Et on parle même pas du hockey qui recommence cette semaine et des trois heures de "Simpsons" que j'me tape par jour. Après avoir publié mon premier roman, j'étais hyper motivé. Hey! Le monde m'appartenait. J'allais remporter une tonne de prix. Les maisons d'éditions allaient se battre pour me signer. Mais quel con j'étais! Certes, ma mère a bien aimé mon roman ; mais c'est une personne infiniment gentille. J'ai passé un bon moment sur la rédaction d'un roman qui se nommait "Autobiographie d'un stupide inconnu". Je croyais réellement le terminer mais je fus occupé à faire l'amour une fois, mettre ma conjointe enceinte, tenter de fabriquer une machine à voyager dans le temps pour me convaincre de mettre un condom et boire beaucoup de bières pour oublier le fait que je suis trop cave pour fabriquer quoi que ce soit. Lorsque les Canadiens de Montréal déménageront, que mes filles seront majeures et qu'il n'y aura plus aucun site web porno, je terminerai ce roman...

CHAPITRE UN
CHRONIQUE DE L’HALLOWEEN 95 ET D’UNE MORT ANNONCÉE


L’autre jour, j’écoutais un truc à la télé – j’me rappelle plus trop quoi – et quelques vieux bonhommes discutaient sur ces moments inoubliablement dorés que sont l’adolescence. Ça drôlement piqué mon attention. J’me suis tout de suite dis qu’ils avaient sans doute eu la chance d’être congelés durant leurs années de puberté pour avoir le culot d’affirmer une chose de la sorte. Même si on m’accordait quelques siècles et un budget illimité pour réfléchir à la question, je pourrais pas voir ce qui a de pire d’être un ado. Ça constitue un miracle en tant que tel que de s’en sortir vivant. Un peu mélodramatique comme discours, non? Un peu. Mais on est tellement heureux d’en terminer avec cette sale besogne qu’on doit seulement repenser aux quelques moments chouettes qui s’y rattachent une fois vieux comme les bonhommes de la télé je suppose. J’en suis pas encore assez détaché pour voir la chose de cet angle là.

Quand on est à pieds joints dedans, je jure qui a rien de doré. C’est charbonné et épineux plutôt. On est plus un enfant mais pas encore un adulte ; on nous traite avec le Q.I d’un enfant et on exige de nous qu’on agisse avec le cerveau d’Einstein. On se sent archi-coupable et on se fait traiter d’idiot de s’amuser avec ces trucs qui nous divertissaient quelques années avant mais tout ce qui peut s’avérer cool – du genre, la terre promise de l’excitation – nous glisse encore sous les doigts, faute d’âge. Et ça s’arrête pas là. Tu t’intéresses pas aux filles, alors t’es un homo ; t’en veux une mais c’est automatique qu’elle veut pas de toi. Tu veux un travail mais t’as pas d’expériences ; tu veux des expériences mais on te rappelle que t’as jamais eu de travail.

Etc. et etc.

Mais ce qui a vraiment de pire d’être un ado, c’est savoir qu’on fait partie d’un cercle qui contient d’autres ados et que l’intelligence est pas un repas qu’on retrouve toujours au menu. Sans oublier la gentillesse et cette chose qu’on nomme l’ouverture d’esprit. J’me rappelle de quelques gentils messieurs qui avaient eu cette délicate attention de me trouver un surnom amical. Vomi-Charlie. Ouais, pas si mal pour des gars quasi-illettrés. Il faut dire que l’astuce d’un surnom efficace est qu’il doit rimer et comme j’avais dégueulé en classe de math en secondaire 1 sur mon cahier d’algèbres, ça avait pas pris trop de temps avant qu’un génie le déniche.

Et en cet halloween 1995, j’éprouvais cette désagréable et moche impression que c’était pas sur le point de s’améliorer. Pourquoi? Parce qu’au lieu d’être déguisé en Darth Vader pour me rendre à l’école, c’est en costume très viril de fée des dents que je devais m’y rendre. Quand j’ai exigé des explications à mon père, j’ai tout de suite compris que la journée allait se montrer terrible sur toute la ligne et que je vivais – sans trop le savoir au moment – la dernière halloween de ma vie.

- Mam est encore au travail?
- Ouais. Elle se tape cette charmante invention que sont les heures supplémentaires. Ça semble ben cool à première vue de te dire que le salaire augmente, mais c’est une bonne excuse pour te faire avoir solide avec l’impôt.
- Ok … je vais tâcher de m’en rappeler.
- Je sais pas pourquoi je continue à m’abonner au journal. Ça fait juste me déprimer pis on dirait que j’haïs encore plus le monde.

Wow! Comme si c’était possible. Faut pas qui se demande pourquoi il a eu l’impression toute sa vie qu’on était gênés de lui parler.

- Écoute pa … je veux vraiment pas te déranger mais t’aurais pas vu mon costume de Darth Vader par hasard? Je le trouve pas.
- C’est normal. Je l’ai jeté.
- Quoi? Mais pourquoi?
- T’es rendu assez vieux pour ça me semble.
- Trop vieux? Mais j’ai juste … juste …
- Ouais, 15 ans. C’est pas si grave si tu vas pas à l’école déguisé. Pis dis-toi que ça peut juste t’aider à perdre ton pucelage ça.

Sûr que c’était pas si grave. Mais comme ma mère avait cette fâcheuse habitude de me préparer constamment des lunchs végétariens que je détestais et qu’un costume vous procurait une pointe de pizza gratuite à la cafétéria de l’école, j’étais prêt à décorer mon ossature avec n’importe quel truc que n’importe quel type normal refuserait. C’est exactement ce que j’ai fait.

Tombant sur un costume de fée des dents au sous-sol – j’me suis pas tout de suite posé la question à savoir ce qu’on pouvait faire avec ça –, j’ai pris la décision de mettre mon cerveau au frigo, de l’enfiler et de prendre le bus sans trop envisager les conséquences. Il paraît que c’est typique des hommes de ma famille ça ; d’agir sans réfléchir. Ah bon.

Quand je suis arrivé dans le bus, j’ai saisi pourquoi je serais sans doute jamais compris comme personne. Allez donc leur expliquer que votre père veut que vos deveniez un homme avant le temps et que vous voulez tellement un bout de pizza froide que vous êtes prêt à dire adieu à votre amour-propre! Mais par chance – et car j’étais rejet et que presque personne m’aimait –, le banc derrière notre idiot de chauffeur m’était réservé. Donc pas besoin de parader bien longtemps. J’me devais tout de même de fournir quelques explications à David et Kim, respectivement en Hans Solo et en R2D2.

- Désolé les gars.
- C’est quoi ça?
- Je suis la fée des dents.
- La fée des … mais pourquoi tu nous as fait ça? On a l’air cons sans Darth Vader.
- On a toujours l’air cons de toute façon. Et je suis pas mal sûr que là, je possède une longueur d’avance sur vous autres.
- C’est poche. On peut même pas faire croire que t’es la princesse Leia.
- Ouais. Mon père considère que je suis rendu trop vieux pour passer l’halloween. C’est le seul costume que j’ai trouvé.
- Trop vieux? C’est n’importe quoi! On a juste … juste …
- Ouais, 15 ans.

Vrai qu’on était peut-être rendus trop vieux pour ça. Quand je racontais qui a rien de facile d’être ado, je crois pas que j’exagérais. C’est un combat perpétuel qui vous tenaille les tripes.

- Mais tu passes encore l’halloween avec nous autres ce soir Charlie?
- Ouais, c’est sûr. De toute façon, c’est mon père le premier qui va être excité de piquer mes bonbons.

Ils s’en rendent peut-être pas souvent compte, mais ils occupent une place drôlement importante dans nos vies les pères.

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